11ème séance. On a exploré la réserve de la pointe nord de l'île-St-Denis ! 6.04.23
Avec un guide de renom, que la réputation précède:
l'Ecogarde Ahmed Ouarti
Les élèves ce jour ne pouvaient pas être mieux entourés pour cette sortie exceptionnelle. La réserve ne se trouve pas sur l'Aire Educative mais au-delà, en dehors du Parc, à environ un kilomètre, de l'autre côté de la Nationale, à la pointe extrême de l'Ile. Elle est fermée au Public. Certains élèves avouent avoir un peu peur. A l'une d'elles de me demander s'il y a des loups!
Deux écogardes, Ahmed et Abdul, le maître Antoine Guillermet, et une déléguée de l'Association Halage nous font pour commencer visiter le site de Lil'ô, lieu de fabrication d'un composte de haute qualité à partir des déchets organiques des foyers de la commune.
Leur devise : « Réhabiliter les humains en réhabilitant les friches ».
La préservation de la Nature, de manière humaine. Ici, les élèves découvrent simplement des plantes aromatiques, comme la ciboulette.
Ahmed explique ensuite l'Historique du site aux élèves.
Ils sont un peu surpris par ce qu'ils entendent. Quasiment toute l'ile St Denis, tout le parc, sont artificielles à l'origine !!! Il y avait un archipel, quelques ilots dispersés sur la Seine, puis ceux-ci ont été consolidés avec des remblais autrement dits des déchets industriels, des bouts de béton, de bitume, du tout Paris (lors de la rénovation haussmannienne de Paris, du dragage de la Seine, ou plus récemment, de la construction du périphérique parisien), comme sur ces images:
C'est souvent ainsi dans les grandes métropoles depuis les débuts de la révolution industrielle; les usines, et les décharges, se trouvent à l'extérieur de la capitale, du centre, chez les pauvres et dans les quartiers populaires.
Le sol en dessous est donc poreux. Pollué. Tout le travail de protection de la nature sur l'ile devra tenir compte de cette sinistre réalité, et travailler à sa mitigation, à la fabrication d'une couche végétale, d'une terre organo-minérale, sur laquelle une végétation, un bois, une forêt, des prairies dignes de ce nom pourront un jour s'épanouir.
Il faudra des décennies. Pour les élèves, l'occasion de songer et de planifier et d'agir dans le long terme. Une notion du temps et de l'investissement qui s'apprennent. Travailler pour un monde dont on ne verra pas le jour, pour paraphraser le philosophe anglais Bertram Russel.
Nous passons enfin le portail de la réserve, sous la voie ferrée. Les élèves se sentent chanceux, fiers de découvrir quelque chose qui leur est totalement inconnue et habituellement fermée au public.
Ahmed commence par leur apprendre à identifier l'Ailante, ci-dessus, une plante invasive, certes, avec le robinier, et la renouée du Japon, mais qui a la particularité de pouvoir proliférer dans les zones urbaines polluées. Et que l'on reconnaît entre autres à son feuillage rougeâtre et à son odeur de cacahuètes, que les élèves devinent en la reniflant, non sans gémir et crier à la fois de dégoût et de plaisir.
Je songe à la différence entre des enfants nés à la campagne qui naissent dans un contact immersif avec la nature, et ceux-là, comme mes étudiants jadis à New York, qui vivaient eux-aussi dans un monde uniquement virtuel, sensoriellement et intellectuellement totalement déconnectés de la terre sur laquelle on vit.
On respire l'air de la biosphère, on en consomme les produits, sans savoir ni d'où, ni comment, la nature donne des fruits. On reste totalement illettré quand à ses fonctionnements, sachant lire et écrire et compter peut-être, parfois jusqu'à devenir ministre, ingénieur, pilote de ligne ou médecin, néanmoins totalement analphabète quand au vocabulaire et aux règles des écosystèmes qui nous gouvernent et qui en plus ont donné naissance à l'espèce humaine.
Pour y remédier, et pour cette raison, ce projet de l'Aire Educative, tous les programmes de l'Ecole du dehors, valent de l'Or.
Nous continuons en Ornithologie, tandis que les buissons et arbres résonnent des cris et chants de Pics Epeiches, de Fauvettes à tête noire, de Mésanges bleues et Charbonnières (que les élèves savent désormais reconnaître!), j'installe la longue vue pour étudier un cormoran perché au loin.
L'oiseau ouvre les ailes pour les sécher et pour accélérer la digestion du gros poisson qu'il vient sûrement de pêcher dans la Seine, et d'avaler tout entier.
Les cormorans sont gourmands. Ils sont beaux. Ils ont le cou "élastique" dixit une élève. Ils sont l'oiseau préféré je pense de beaucoup d'élèves, sans doute pour leur allure un peu préhistorique, exotique, et pour leurs talents de pêcheurs venus d'un autre monde.
C'est aussi l'un des oiseaux les plus emblématiques de l'ile St Denis où en hiver, les ornithologues en dénombrent plusieurs centaines qui pêchent dans la seine, visibles depuis la route, les ponts, les berges, en vol spectaculaire au-dessus des immeubles ou en frénésie de pêche dans l'eau.
Le cormoran "dionysien". Omniprésent, totémique même.
Au bout de l'ile, et de la réserve, pour terminer ce safari urbain improbable, Ahmed nous explique ce gros engin blanc et assez moche (ci-dessus) dont il existe cinq sur la seine en Ile de France et sans qui il n'y aurait probablement pas les 32 espèces de poissons actuellement en existence - et que mangent les cormorans.
C'est un distributeur d'oxygène pour contrer la pollution et l'anoxie de l'eau du fleuve après des siècles de pollution. On les nomme "les ilots de survie".
J'en profite au passage pour expliquer aux enfants comment respirent les poissons sous l'eau, avec des branchies ;-)
Avec cette sortie, unique (plus celle de la Mairie la semaine d'avant), et pour laquelle je remercie du fond du cœur l'équipe du Parc Départemental, Julien, Antoine, Ahmed, Abdul et les autres écogardes et techniciens, les élèves savent aujourd'hui sur quelle île ils vivent. Vraiment.
La leur, l'île St Denis, son histoire, son fonctionnement, ses acteurs, ses possibles avenirs.
Ce jour, j'ai vu des élèves pousser non seulement des ailes, mais des racines.
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